Envoyer/Recevoir... dans l'ordre. Partie 4

ARBORESCENCE

 

 

Dans les oreilles : The Cure "The perfect girl"

 

 

A quoi servent les codes ? Pour la CIA, le MI6, on sait : transmettre des messages seulement compris par un cercle bien précis et hermétique d'initiés. Mais pour nous tous, qui ne sommes ni espions, ni agents de liaison ? Le fun. Ni plus ni moins. Regardez la littérature, et pire encore, la poésie... Plutôt que d'écrire "Je suis un poète et je vois les choses différemment, même si au final je m'emmerde grave", Rimbaud a pondu vingt-cinq strophes sur l'ivresse d'un bateau dans une cité de métaphores, histoire de nous délecter, nous lécher les oreilles au passage. Les poèmes sont des séries de codes qui permettent de dire des choses banales avec des courbettes.

Il pleut = Les rouages du ciel enragent, crachent un coup de grisou.

 

L'humain n'aime pas les droits chemins, les autoroutes. Comme s'il avait peur d'atteindre son but, peur de l'achèvement. Alors, à contre-courant de l'urbanisme, il s'est fabriqué des contours, des routes qui tournent autour du pôle, histoire de prolonger le voyage. Il sinue, s'ennuie moins. Il s'inocule du sens avec des contre-sens. 

 

Autre exemple : imaginez qu'Emma m'ait conçu une chasse au trésor sans code. Cela aurait donné : "dirige-toi dans le couloir de la serre", "vas chercher ton courrier"... Sans doute parce qu'on sait trop bien comment nous finirons tous, on fait durer le plaisir là où il y en a des pelotes.

 

En sortant à midi passé d'une réunion qui elle aussi avait pris de superflus contours, tout le monde s'est précipité hors du bureau à la recherche de frites et de calories. Sauf moi qui voulais d'abord vérifier que ma messagerie s'ornerait d'un e-mail d'Emma, un bonjour dix-huit carats.

Bonheur !

Voir son nom parmi les messages professionnels, trouver un oeuf de chocolat sous les ifs de ses parents à Pâques, même émotion. Pas de phrase pourtant dans son courriel, juste une sorte de figure géométrique labyrinthique. Ces espèces de codes-barres venus du Japon, quel était leur nom ?... Ah oui, code QR. Seul un iPhone pouvait décrypter cela - n'avait-elle pas noté mon aversion pour la marque de pommes d'occasion croquées par le tout-venant ?

 

Interception de Vincent, le crâne compressé entre les portes de l'ascenseur. J'avais imprimé le carré noir et blanc, grille de mots croisés vierge, vide de sens, et comptais sur son smartphone pour lui en donner.

 

"- Tu peux me scanner ça ?

- Eh bien... oui. C'est une e-offre pour notre site ?

- Pas tout à fait. A vrai dire, j'aimerais mieux que ça reste entre nous."

 

Il photographia le code matriciel et comme nous rez-de-chaussions, cela se traduisit par cette phrase : "A TON TOUR DE CHASSER. REFLECHIS, LE DEUXIEME INDICE REFLECHIT." 

Je remontai par les escaliers, me délestant sur les marches oxydées de mon excès d'excitation.

 

"- Surtout m'explique pas ! cria Vincent alors que je faisais résonner la rampe du deuxième étage."

 

Je n'en revenais pas ! La belle invisible m'avait à son tour organisé une chasse au trésor en réponse à la mienne. Matière à griser...

 

De retour à l'open-space, je décrochai le petit miroir dont se sert quotidiennement Anita pour ajuster son maquillage. Rien. Fausse piste. Pourtant qui réfléchit mieux qu'un miroir ? Au moins pouvais-je m'éliminer des réponses. Je déambulai dans l'allée... Un signe sur la fenêtre me gratta le coin de l'oeil : une sorte de U blanc tracé au marqueur pour vitre, dont les deux barres montaient très haut. Bien que ce symbole derrière le bureau de Vincent me parût neuf, je dus admettre qu'il n'avait aucun rapport avec ma quête actuelle.

Je frôlai le fauteuil de Léo et me rappelai sa chute devant la serre. Devant le grand miroir blanc...

 

Il me semble avoir ri haut et fort dans le hall, lorsque mes doigts perçurent la douceur d'un papier scotché au dos du cadre en bois - ce qui explique sans doute pourquoi Ahmed a sorti la tête de son laboratoire, un air dépité.

 

L'indice suivant était un rébus dessiné par les longs doigts d'Emma. Totalement raté, incompréhensible ! Indigne d'elle... Si j'interprétais bien ses dessins, cela donnait : "ERIC COURT DECI ET CATON". Le sens n'était pas flagrant. Une pression inédite m'accosta brutalement : si je ne venais pas à bout des énigmes de la jeune femme, je passerais pour un fieffé boloss.

Je stagnai dans le couloir.

é - riz - deux segments dont le plus long est barré - 2 - une scie en mouvement - K - une boîte de thon, à moins que ce ne fussent des sardines ?

Tempes en sueur, migraine de moutarde. Face à la glace, je me maudis, les yeux dans les xuey. Eurêka ! Emma n'allait donc rien laisser au hasard, me faire une chasse de haute volée. Je devais déchiffrer le rébus dans le miroir. La phrase révélée libéra la tension au-dessus de ma mâchoire : "Ton casier de courrier".

 

La directrice se réjouit de me voir si motivé à relever ma boîte. Je lui souhaitai "bon". Les portes de l'ascenseur s'étaient refermées sur moi lorsque je dis "appétit". Dans l'enveloppe de courrier interne mauve récupérée au fond de mon casier, je trouvai une grande feuille. Je fus interpellé par la manière dont Emma avait confiné son énigme tout en haut du papier.

"C'EST A LA LUEUR DE LA NOUVELLE LUNE QUE CET INDICE PRENDRA VIE"

 

J'ai traversé tout Elaq les yeux en l'air, à la recherche d'un astre. Je repassai devant le U blanc de la vitre qui n'avait décidément rien de lunaire. Quand on lui montre la lune, l'idiot regarde le doigt... Pourtant cette fois c'était bien moi l'idiot, à chercher des esses en orbite, car tout était dans la phrase. Un peu de logique. La nouvelle lune est invisible. C'est la nuit noire !

 

Je m'éclipsai dans un vestiaire tout proche. Sans allumer. Je fis quelques pas sur les traces galactiques d'Emma. Sur ma feuille, une constellation de mots se mit à luire. Pâle, luminescente, brillante, éblouissante. Du feutre phosphorescent. Je ris dans le noir. Jusque-là je tournais un peu autour d'Emma ; à présent elle était mon système solaire. Les lettres vertes flottaient, comme étant dues aux étoiles. Je saisis l'énigme en apesanteur.

"TROIS PETITES TOURS DE VERRE. VERS LE VERT, LE VERRE..."

 

Avec un peu de regret dans les pupilles aimantes, je quittai ce monde d'obscurité. Cet indice était facile, j'avais repéré des bouteilles sur la table en fer forgé de la verrière. Je m'assis devant les trois contenants variablement remplis, inspirai la bergamote. Et attendis. Attendis. Attendis que Marie finisse sa salade sur la table d'à côté. Attendis.

J'eus tout le loisir d'étudier les tourelles aux transparences transcendées et la petite cuillère posée sur la table. Comme un noble foulard, il pendait à chaque goulot un élégant carton brun avec des numéros. Sur le côté de la bouteille de lait brillait une empreinte digitale. L'index princier d'Emma. Je failli y apposer le mien, puis me gardai de ce blasphème, ce baiser volé.

J'attendis. Attendis. Mais Marie flanchait sur son maïs, le poignet en pente douce, le cou penché du côté de la sieste. La devinette d'Emma m'apparaissait de manière clairvoyante... Je jouais avec les volumes de la cuillère à travers le verre, n'y tenais plus.

Sur le carton de la première bouteille, le 1, le 2, le 3. Sur la suivante le 4 et le 6. Sur la dernière, le 5. Une mélodie.

J'attendis. Attendis. Puis n'attendis plus. Marie coulait dans son assiette. Mon premier carillon la fit sursauter. Un petit tapis de maïs roula sur sa table. Tant pis !

Je fis tinter deux fois de plus la même note, puis montai en aigu avec les autres cylindres plus généreusement remplis. "A la claire fontaine..."

 

Quelques fontaines à eau plus tard je revins à l'open-space désert avec mon nouvel indice délogé : "VA T'ASSEOIR A TA PLACE, ADMIRE LA VUE". Debout devant mon siège, j'inspectai mon bureau vainement, soulevai le cycas par réflexe, regardai par la fenêtre. Le U blanc et ses deux branches étaient toujours là, sur la vitre, insolents d'inutilité. Relisant l'indice, j'obéis pleinement et m'assis sur un coussin de paranoïa, cherchant jusqu'à une caméra ou Emma elle même, persifleuse marionnettiste. Et en regardant la forêt au dehors... je vis.

Et admirai...

Le U pendait au grand arbre solitaire, au loin. Question de point de vue. Depuis ma place l'illusion d'optique amusait l'oeil. Ailleurs anodins, le U et ses barres démesurées étaient devenus une balançoire. Le chêne gardien de mon horizon en paraissait tout fier. Déséquilibré par l'imagination et la mise en oeuvre de la jeune femme, j'en oubliai de résoudre l'affaire. Trois minutes passèrent...

 

Petite poussette de lucidité, mes pensées reprirent le chemin féérique d'Emma. Ses cailloux de Cocagne m'entrainèrent à nouveau au jardin d'hiver. Marie s'y trouvait toujours, les paupières au repos. Et, comme un fait exprès - au point que je me suis demandé si elle ne faisait pas partie des épreuves - elle somnolait sur la balancelle de la verrière. Le prochain indice y était forcément caché, sous les coussins de velours, là où ma collègue dépressive avait posé ses fesses tannées par un bourrelier. Même son sommeil léger avait l'air plombé.

 

Emma marchait beaucoup au visuel, à l'association d'images. La balançoire ne pouvait me balloter ailleurs.

Attisé par l'impatience, je m'accroupis près de Marie et mon regard fouilla les replis de collants et de tissus. Si elle se réveillait maintenant, je devenais le Pervers d'Elaq. Mais ce papier trapèze blanc que je venais d'apercevoir... il me le fallait. Les employés reviendraient bientôt de pause, le ventre tendu, la bouche mâchant encore les derniers ragots.

Je tendis des doigts avides auprès de son giron. En tirant d'un coup sec...

Je réalisai deux choses en même temps, qui me menaient à la même conclusion : Stop ! La parcelle blanche que je voulais saisir n'était rien d'autre que la culotte apparente de Marie, et la porte de la salle de pause venait de grincer donc quelqu'un allait passer devant la baie vitrée.

Je reculai vers l'araucaria. Une situation ridicule esquivée : je progressai ! Barnabé passa, me fit signe. Je devais faire vite avant qu'il ne me vole mon lot, ce morfal !

 

En contournant le bosquet central, j'aperçus une feuille A4 assoupie contre l'armature de la balancelle. Le scotch n'avait pas résisté au poids de l'importance du dernier indice ! Preste, je le pris.

Soulagement. Je regardai le sommeil emmitouflé de Marie avec tendresse, en repensant que j'avais failli réveiller pour rien cette brave dame. Sur le feuillet, un dessin : un gros flocon de neige.

Je claquai la porte de la verrière. Le sursaut de Marie la fit voltiger en avant.

 

Dans la salle de pause pleine, je feignis de chercher un plat dans le frigo. Le froid : ce ne pouvait être qu'ici ! On me proposa de l'aide, du hachis, du dessert, mais personne ne me fournit la solution.

Mes réflexions me menèrent à l'extérieur, seul autre lieu soumis aux températures négatives. Mais où chercher ? Erratique itinéraire... je fis les cent, deux-cent, trois-cent pas... J'avais trouvé le froid - mon souffle auréolait les airs - mais rien d'autre. Je n'avais pas pris le temps de passer une veste. Au loin, vers les plantes grasses, il y avait ce tas de neige qui résistait aux approches de mars. Il ne détonait pas avec la nouvelle chute de mercure. Pourtant... Pourtant il ne restait que ce tertre blanc. Ailleurs, la neige avait complètement fondu. J'y étais. Un des bacs de congélation du frigo était vidé de son givre : Emma s'en était donc servi ici-même.

Peu dégourdies, mes mains malaxèrent maladroitement l'amas glacé. Tremblements bleus entre mes lèvres. Le trésor était enterré là, butin d'une corsaire entêtée qui avait fait d'un lieu de travail notre île déserte. 

Un sachet de graines. Acer palmatum. Le plus beau des bonsaïs. Les ramures de l'éternité.

 

 

 

 

 

Vincent revint de la crêperie, agité. Il était persuadé que le premier indice qu'il avait flashé à l'aide de son téléphone était une nouvelle menace de mort. Bien du mal à le convaincre du contraire...

 

Le ventre vide, je relatai par e-mail mon parcours à Emma, lui expliquai comment de slash en slash j'avais suivi l'arborescence de sa piste merveilleuse pour arriver aux précieuses racines.

Il me fallait faire attention de ne pas déborder : cette partie de chasse ne signifiait pas qu'elle partageait mes sentiments. Il y avait des vignettes enfantines collées sur toutes ces épreuves, rien d'ambigu.

Du fun.

 

 

"As-tu remarqué, cher Felix, que le choix du QR code et du trésor n'étaient pas innocents ? Tu cries ton dégoût d'Apple et des technologies modernes. Et tu as remonté le fil jusqu'à un petit arbre qui ne grandit pas, paralysé dans le temps. Une chasse au trésor personnalisée ! Mais je réussirai bien à te convaincre un jour que le monde moderne, celui qui bouge, n'est pas si diabolique ! ;-)  "

 

 

Sa petite pique me fouetta le sang, sans me blesser... Je voulus la remercier de vive voix. Elle évoqua encore ce traumatisme récent qui l'encourageait à la réserve. Consciente que ses précautions pouvaient paraître disproportionnées, elle me promit en fin de journée qu'elle me raconterait tout cela le lendemain. 

 

Je fermai ma messagerie. En moi, les rouages de l'impatience enrageaient, crachaient un coup de grisou. 

 

 

 

 

 

 

29.02.12

 

 

Dans les oreilles : David Bowie "Quicksand"

 

 

29 février. Jour sans assises. Invité surprise. Versatile appendice des dates.

 

Comme promis, un mail d'Emma, décacheté comme une lettre. Papier froissé. Des mots mal assurés, sur la pointe des oeufs, à fleur de peau. Le secret hors du calice, le passé présenté dans sa douloureuse ébullition.

 

 

 

 

Un an plus tôt ou plus ou moins : une rencontre avec un collègue au hasard des rayons, les sourires de circonstance, le même choix de yaourts, des paniers débordants et les sacs recyclables oubliés dans le coffre, comme à chaque fois... Elle aussi. Et cette carte de fidélité, les caissières et leur argumentaire, au diable leur déroulé ! Infidèle à l'enseigne ! Lui aussi...

Encore quelques échanges, un coup de main, les packs d'eau...

 

Au bureau, tôt ou tard ou plus ou moins, quelques plaisanteries. L'enthousiasmante nouvelle recette des yaourts, le discours des caissières sur le tapis roulant, la carte Elaq pas mieux servie. Conversations désinhibées.

 

Sept jours plus tard ou plus ou moins, premier café, premier étage. Le goût du voyage en commun, lui son soleil, elle ses bateaux. Et derrière les plocs plastiques des touillettes, déjà les scrutations narquoises des autres tables, la jugeaille, les tirs à nargue. Cancans, dira-t-on...

Elle, un peu gênée. Lui, au-dessus de ça... Nouvelles propositions, cafés, thés, plat du jour...

 

 

 

 

Mon cerveau en mode portrait-robot. Lui ? Mais qui ?

 

 

 

 

En deux mois ou plus ou moins, amitié canevassée, vocabulaire codé, grammaire complice. Et déjà des mails, des mails... Nouvelles propositions, thé, plat du jour, pique-nique... Entre le saule et la couverture, picorettes, olives noires, raisins bohèmes au coeur des pâquerettes. A chaque passage des collègues intrigués, des remarques plaisantes, encourageantes, envieuses, navrantes, puantes. Que de sur-entendus !

 

Lui, marié. Elle, libérée.

 

 

 

 

Mon cerveau en phase élimination. Marié ? Pas lui... ni lui... Mais qui ?

 

 

 

 

L'été dernier ou plus ou moins, nouvelles propositions, plat du jour, apéro, début de soirée. Petite poussée d'ambigüité, l'urticaire des amitiés. Rien de méchant toutefois. Quelques hésitations, quelques traces d'usure sur les flancs de l'innocence. 

Le train des ragots invertébrés  en pleine accélération.

 

En août ou plus ou moins, grande soirée pour Elaq. Départ du doyen, excellents résultats, 24°C le soir, tout le monde partant. Sirocco, sirotages, Serrano, Bergerac...

Tous les employés, des photos. Remise des cadeaux. Petite musique de nuit blanche, chillout, deep-dance.

De petits groupes, des photos. Plus de verrées, petite fumée, des rires, les corps désengoncés. Joie de guinguette sans arrière-pensée.

Emma et lui, des photos. Conversation feutrée. Ses déclarations empêtrées. La chemise repassée, le regard plus profond qu'à l'accoutumée, le sourire travaillé... Le cheveu mieux peigné... Elle pompette. Lui contrarié ; des mots en panne, la voix en rade. Fuite de rhum ? Aveux ravalés ? Aucune idée... Puis sur la joue d'Emma, un cil. Un doigt très adroit, une caresse, un voeu non souhaité...

Sa joue et son doigt, une photo.

 

Le surlendemain ou plus ou moins. Tournées de photographies. Les pieds pris dans les potins, sables mouvants aux infamies pénétrantes.

 

Les rumeurs. Présomptions sans fondements. Invitées surprises. Lunatique appendice des futilités.

 

Les clichés affichés, détournés... équivoques. La caresse...

Lâcher de commérages. Les langues de pestes, les bouches en rut. Les langues de putes, les bouches en reste.  

Récits sans encrages, racontars sans ancrages, commérages-marécages. Le paludisme des bureaux climatisés. Ces marais nauséeux : des petits bouts de nous tous, nos eaux stagnantes, la surface poisseuse de notre pire.

 

Lui, piégé. Un cadeau de vipère... Sa femme et la photo : fatal face-à-face.

Prises de becs, de têtes, d'otage ; la pauvre Emma dans le maelstrom.

Du venin dans les affections... Plus une seule nouvelle proposition. Emma sans réponses. Lui, le silence...

 

 

 

 

Lui ?

 

 

 

 

Deux semaines plus tard ou plus ou moins, les valises, la demande de divorce.

Emma malade de honte. L'écarlate culpabilité comme du pus dans les chairs. 

Amitié (ou autre chose ? Perméable frontière) desséchée, à l'agonie... deux coquilles vides.

 

Elle, Emma, perdue. Le bureau, le cloitre.

Lui, Ahmed, divorcé. La porte du labo claquée.

Lui, isolé.

Elle, marquée.

 

Voici...

 

A chacun ses ombres.

 

 

 

 

 

 

RUN-TIME 

 

 

Dans les oreilles : Arctic Monkeys "Dancing shoes"

 

 

Je tenais les jambes de Mag. Mes paumes compressaient rudement les allumettes de la blondinette. Il s'agissait qu'elle ne tombe pas. Le contact du denim sur mon derme m'irritait mais le fauteuil à roulettes était si peu stable qu'il fallait que j'assure. Le haut de ses cuisses moulées m'ourlait les paupières ; un réflexe prude me fit baisser les yeux. Je me concentrai donc sur un petit trou d'usure sur ses baskets grises sans style. Sur le côté du pied, la toile était effilochée et s'ouvrait de la taille d'un index. Instinctivement j'y mis un doigt un peu toqué. Regard bleu-jean de travers.

 

 

"- Tu me tiens, oui ? J'ai le vertige je te dis."

 

 

Eddie avait demandé à la plus jeune et la moins occupée d'entre nous ce matin de débarrasser et reclasser l'armoire du fond bourrée comme un foie, tâche repoussée depuis l'aménagement dans ces bureaux sept ans plus tôt. Avec un enthousiasme impeccablement dissimulé, elle s'était mise à exécution, ponctuant de soupirs poussifs ses transplantations soporifiques de paperasse.

 

A l'heure d'attaquer l'étagère la plus haute et encombrée, Mag était venue me souffler dans l'oreille (littéralement. Je n'ai pas encore compris si c'était de l'humour, de la discrétion, ou sa manière habituelle d'appeler les gens de dos). Je lâchai une réponse à Emma et me tournai vers la moue de Mag. Le fait qu'elle choisisse de me demander à moi de l'aide pour atteindre "le merdier, tout là-haut" me toucha. Je me rendis compte qu'elle n'avait pas vraiment de copains chez Elaq, et peut-être que notre stage en commun quelques mois plus tôt avait fait de moi ce qui s'approchait le plus d'un bon collègue.

 

 

J'avais besoin de ce genre de reconnaissance. Mon installation dans l'entreprise avait été malmenée la semaine précédente, un peu comme cette armoire qui se croyait intouchable et qu'on remettait en question. A l'image des premiers jours, je me sentais sur la sellette. En pleine réunion marketing, alors que j'avais le privilège d'être nourri des Cônnaissances de Pasquier et de Miranda, je rêvassais de la chasse au trésor d'Emma. Le code QR... Une idée indigène avait poussé. Vaniteux et opportuniste, je voulus briller devant mon péteux patron. Dès que la discussion put tendre une passerelle à ma proposition, je me lançai : "On pourrait mettre le flashcode au coeur de notre merchandising..."

Silence. Silence gêné. Pasquier avait fait deux pas vers son laptop relié au photoprojecteur, appuyé sur trois touches. Sur le mur de la salle de réunion s'était étalée une étiquette de plante Elaq lambda, de celles qu'on dispose dans chaque pot. Toutes ont déjà un code QR.

Silence. Silence gêné. Le sous-directeur m'avait souri. Ce salaud m'avait juste souri.

 

 

Depuis, le jeu favori de Barnabé était de me lancer des petites phrases du genre : "Felix, et si on vendait des arrosoirs ? Ce serait pas con dans un magasin de jardinage !" Et il éclatait de rire en concluant systématiquement par : "C'est pas méchant, hein, j'déconne..."

 

 

Avec son détachement morne, Mag me reposait. Je n'avais pas à craindre d'elle la moindre pique. Son investissement dans l'entreprise se résumait à relier les pauses clopes par de courtes tâches administratives. Et à passer des habits d'injustice feinte à toute mission extra-bureautique.

Je sortis de ma flatterie en réalisant qu'elle m'avait sûrement demandé de l'aide parce qu'il n'y avait pas grand monde dans l'open-space, ni Léo, plus proche de ses dix-neuf ans, ni Yoko, ni Vincent.

Banjo, quant à lui, revint du département communication avec des feuilles d'opération et quelques fiches sur les aquariums. Il s'assit sur le fauteuil instable, comme si les pieds serrés tremblants de Mag ne s'y trouvaient pas. Il couvrit aussitôt ses protestations :

 

 

"- A en croire ce petit carnet, 89% de la composition de l'eau d'aquarium, c'est de l'urine de poisson.

- Mais barre-toi ! Tu vas me faire tomber ! gueula Mag. Et puis d'abord, ça pisse, les poissons ?

- Tu crois peut-être qu'ils sortent se vider la vessie contre les arbres ? Que les mâles lèvent leur nageoire et pssss... ?

- T'es con.

- Et oui, quand les gens trempent leur bras dans un aquarium avec une épuisette, ils le plongent dans de la pisse de poisson. Seulement dans 16% d'eau.

- Mais ça, ça fait plus de 100%, remarquai-je pour souligner une approximation de plus de Banjo.

- Tu chipotes Merlin ? Tu recommences à chipoter ? Tu veux que je te donne les décimales de chaque molécule azotée qui constitue l'eau ? T'es jaloux de mes fiches ? Alors le rapport NH3/NH4+, ça donne..."

 

 

Je n'écoutai plus son déballage chiffré. Un mouvement vif avait lacéré l'espace. Je tournai la tête de l'autre côté de la salle.

Deux choses :

Une petite feuille tremblante qui pendait sous mon bureau ; insolente langue de papier tirée depuis mon tiroir.

Anita, debout, plongée dans la lecture d'un document, la jupe volante emportée par les vents d'un corps en fuite.

 

 

"- ... alors je peux vous dire que je ne serrerai plus la paluche de Mario. Autant lui empoigner la bit...

- Ehhh ! Felix ! Me lâche pas, je t'ai dit ! Où tu vas ?"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A mon poste. Sombre intuition. Je dois en avoir le coeur net.

Je me cherche les pouls, maladroit. Rythme cardiaque : 63

C'est une étiquette qui dépasse de mon tiroir. Une tête de mort me sourit.

Le salaud me sourit.

Encore collant sur son verso récemment détaché d'un flacon, le papier glacé s'orne de sept lettres noires : ARSENIC. Je retourne la chose encore bombée par la forme de sa bouteille d'origine. Les menaces sont de retour. Les plaintes de Mag... ouatées. Les blablas de Banjo... bipés. Ecrit à la main sur les résidus de colle : SANTE !

Je lis dans la tête ironique de l'intriguant : tout ce que tu ingéreras ici à Elaq pourra être empoisonné. Tu vas mourir.

 

 

Poursuite ! Rythme cardiaque : 78

A mon tour j'aspire la jupe de la pauvre secrétaire qui me regarde comme si j'étais un benêt, avec un mélange de pitié et d'agacement. Elle sort de chez le coiffeur et ses boucles ont beau être brune, en la voyant sortir de ses sept secondes de réflexion et retenir sa jupe, je pense à Marilyn allumant le métro.

Mais surtout, je ne veux pas rater le wagon et me lance sans réfléchir à la poursuite de celui qui vient de quitter précipitamment notre espace de travail. Je vais enfin savoir qui est à l'origine des menaces. Peut-être pas intervenir, mais au moins voir son visage.

 

 

J'arrive dans le hall principal. Le bruit métallique des portes de l'ascenseur me fait grincer l'espoir. Le fuyard est déjà rentré. Je ne vois qu'une infime partie de son corps : une chaussure. Mais pas n'importe laquelle. Une Converse jaune : la One Star Low Profile, modèle original de 1974. Je suis un expert en Converse, il y a un placard à baskets dans ma tête. Or, la première information qui tombe est que celui qui me menace a du style.

 

 

Hors de question que je me contente de si peu. Apache épris de verticalité, je plaque l'oreille contre les portes d'acier. J'entends le train de la cabine monter. Plus le temps pour autre chose : les escaliers... la rampe... les marches... adrénaline... le souffle court...

 

 

Les cuisses en bronze ! Rythme cardiaque : 91

J'arrive au troisième les jambes coupées. Déjà. Par l'excitation. Mon sang, mon sang ne fait plus le trajet qu'entre mon coeur et mon cerveau.

La zone m'est quasiment inconnue : avant ça je ne l'ai vue que cadre dans le cadre, du point de vue de la cage d'ascenseur. Les murs beiges se dévident jusqu'à un distributeur où deux figurants en blouse coupe NASA se morfondent à voix basse au-dessus de cafés sans fumée. Bottines et mocassins. Ma respiration, une tempête. Le reste n'est que silence.

C'est au dernier étage que ça se passe !

 

 

Les escali... la ramp... les march... adrénal... le souffle coup...

 

 

Poumons en braise ! Rythme cardiaque : 116

Au fond du hall un type s'installe derrière une photocopieuse. Les cernes lui bouffent le visage davantage encore que les ombres du néon capricieux au-dessus de nos têtes. Ma course cascade, saccade, stroboscopique. Le bruit archaïque de la photocopieuse ne couvre pas mes expirations de fumeur. Les yeux de l'homme, grottes étroites, restent concernés par ce print. Comment peut-il ne pas capter mon sprint ? Néon éteint. Je me jette sur la machine, poignets pliés, douloureux. Sursaut zombie, il recule de trois pas les bras en l'air, derrière un effroi guttural presque féminin. Une photocopie d'ordonnance médicale - striée du bout de mes doigts - sort et échoue sur ses chaussures. Néon éclairé. Du cuir, pas des Converse.

 

 

Je repars sous ses brimades exagérément viriles ; je le laisse à sa reconquête d'amour propre. Et je cours... Autour de ma rage punk s'accrétent de lointains noyaux de scrupules. J'ignore alors que je vais bientôt brûler dans les feux d'une honte paroxystique.

 

 

Un second grand couloir croise le principal. Soixante mètres à ciel ouvert bordés par une dizaine de bureaux de petites entreprises. Virage à angle gauche, sur un seul pied. Un bruit tout proche, peut-être mon homme.

 

 

Un monstre d'acier se jette sur moi, carapace élancée. La péniche roulante, suppôt d'arrogance, s'enfonce dans mon espace vital. Je me jette par dessus cette cabine fuselée et m'écris :

 

 

"- 'culé !"

 

 

Je me rattrape sur le ventre ! Rythme cardiaque : 130

Crissement crasse, les freins croassent. L'improbable vélo couché s'est immobilisé. Mais pourquoi fait-on rouler ici une telle bécane... et surtout quel est l'intérêt de ce sport à dormir debout ? Pimenter le cyclisme avec du crash-test ?

Un grand machin tout tatoué me regarde, allongé, l'air mauvais :

 

 

"- Qu'est-ce t'as dit, face de mucus ?"

Je lui réponds de rester poli.

"- Restez poli !"

Il me demande s'il n'y aurait pas un malentendu.

"- Tu te fous de moi ?"

Je lui dis qu'il pourrait plutôt se plier à l'exercice des excuses.

"- Feriez mieux de vous excuser."

Il me présente ses regrets.

"- Je vais t'en foutre des excuses moi !"

 

 

Il se détache de son vélorizontal et je note que ses chaussures ne sont pas jaunes. Je m'enfuis, je m'enfuis sans comprendre ce que cet engin fait là. Peut-être qu'une des start-up qui occupent cet étage revend des cycles, mais là je n'ai pas le temps de vérifier.

 

 

"- C'est ça, cours, tapette !"

 

 

Sans perdre d'élan, je longe les portes.

Les joues en feu ! Rythme cardiaque : 142

Au loin, quelques fumeuses regardent la scène en riant, mais je m'en moque. Je sais que celui qui me harcèle depuis mon arrivée à Elaq se trouve à cet étage. A droite, j'ai cru voir la porte d'une réserve bouger. Un courant d'air ? Peu probable... Je mise sur l'homme aux Converse jaunes réfugié là, m'ayant repéré pendant ma chute par-dessus le vélo. Comme un flic devant les chiottes d'une mauvaise série B, je me prépare à défoncer la porte du talon. La raison me ravise et je me contente d'entrer.

 

 

Le local est très sombre bien qu'une lueur s'éclate en grappes. L'éclairage du spot blafard, absorbé, gobé par une blobitecture de bubble-gum, boude. Tandis que mes pupilles font le point, une odeur de caoutchouc me catche le pif. Je déambule dans un océan de ballons. Couleurs Haribo, de ruche inspirées, les baudruches butinent la lumière. La pièce en est remplie, à saturation. Mon souffle opacifie par la buée le plastique englobant ma tête. Mes yeux se cognent contre mille bulles d'hélium. Je dois lutter contre une sensation de noyade et nager au bout du cagibi où j'entends brasser le fugitif.

 

 

Fier mongol je me jette dans les globules d'air qui grincent. Les masses couinent, un ballon claque et moi je crie : "ha !". Mon air téméraire se fige. Devant moi une jeune femme chevaline hurle. Si les murs ont des oreilles, leurs tympans se fêlent. Elle lâche tout ce qu'elle tient : un feutre, une pompe de gonflage, un ballon sur lequel est écrit "Joyeux 50 ans CHICO !". Si elle n'arrête pas bientôt de gueuler, le caoutchouc va éclater.

D'un coup de pied j'écarte les obstacles flottants et regarde ses chaussures. Converse. L'ampoule crache un jet de lumière. Converse roses. Mon obsession intempestive se prend une gifle. Ma joue droite aussi.

 

 

"- Laissez-moi ! Qu'est-ce que vous faites là ?

- Pa... pardon. Je vous ai prise pour un type qui...

- Mais dégage !"

 

 

Je vous parlais d'un sommet de honte ? Vous me croyez arrivé à destination ? Et bien c'est pour plus tard.

 

 

Echappé de ce biotope pelliculaire, au beau milieu du couloir en plein air, je me rends à l'évidence : j'ai perdu la trace de mon homme. Il reste une petite chance. J'ai pu me tromper en écoutant l'ascenseur. Peut-être descendait-il. Je file en bas, toujours à pied pour ne rien manquer.

 

 

Pathétique athlète... Rythme cardiaque : 177

 

 

J'évite le regard de la réceptionniste, celui de Miranda et Xavier en train de fumer. Dehors je ne trouve pas plus d'indice. Vincent va m'en vouloir de passer si près du but... J'éponge mes regrets.

Au milieu de la rue, le tatoué en vélo couché est déjà là. Il s'éloigne sur le dos et sa méprisante position de confort me crispe.

 

 

Dans l'ascenseur un homme me retient les portes et je remonte avec lui. Crinière camarguaise, bagouses gitanes, bagou des chaines autour du cou, il me regarde reprendre mon souffle avec amusement.

 

 

"- Moi j'ai arrêté il y a cinq ans. Le docteur m'a dit que j'allais crever si je tournais encore à un paquet par jour.

- Je vais plutôt arrêter de courir : ça me tuera bien avant."

 

 

Les portes s'ouvrent sur le dernier étage. J'ai oublié d'appuyer sur le bouton 2. Comme le camarguais me déverse ses leçons de vies, je descends avec lui, hagard, pour ne pas l'interrompre. Mais quelqu'un s'en charge à ma place. La fille du cagibi :

 

 

"- C'est lui ! C'est lui le blaireau qui a tout gâché ! C'est lui qui a libéré les ballons."

 

 

Une dizaine d'employés de l'entreprise voisine nous regarde depuis l'entrée du couloir à ciel ouvert. Un mélange de peur, de dégoût et d'incompréhension s'évente dans leurs visages. J'ai l'impression d'être un terroriste. Derrière eux, en silence, quelques insoumis sphériques s'envolent encore depuis la porte du réduit que j'avais laissée grande ouverte. Des ombres violettes et jaunes se meuvent sous leurs pieds. Les ballons s'égrènent au-dessus d'eux, comme un arc-en-ciel rompant les rangs. Un vieil homme aux mains noires a attrapé l'un d'entre eux et le tient contre sa poitrine :

 

 

"- Et en plus il a ramené Chico ce couillon ! Eh ben merci ! Tu as foutu en l'air la surprise !"

 

 

Fin de la teuf ! Rythme cardiaque : 199

 

Avant que le camarguais ne comprenne, je m'éclipse par les escaliers. Je découvre un passage qui mène à des échelons.

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le toit, je me suis assis contre une cheminée. Là j'avais atteint le sommet de la honte. Tout autour de moi se disséminait la surprise du chef ; jaune, rouge, bleu... Les ballons voguaient, voguaient, suivis de mes espoirs déserteurs. Couronne imméritée dont les joyaux bariolés s'effaçaient à jamais.

Un aveuglant soleil blanc essaya de brûler les dernières couches de brumes, en vain.

 

 

Au bord du vide, je repensai à cette étiquette d'arsenic. Une idée commença à m'empoisonner la vie. Et si Mag m'avait réclamé de l'aide dans le seul but de détourner mon attention pendant qu'un autre encastrait le billet hostile minimal ?

 

 

Cinq étages plus bas, une ombrelle tournoyait, pale et délicieuse. Il ne pleuvait pas et je trouvai pourtant exquise cette prudence élégante. Emma.

 

 

Mon coeur s'emplâtre ! Rythme cardiaque : 234

 

 

Elle allait déjeuner. Derrière l'ombrelle une silhouette bien taillée apparut... le sous-directeur. Il lui proposa de l'accompagner, tout sourire.

 

 

Philippe Pasquier contre-attaque ! Crise cardiaque

 

 

 

 

 

 

DEMARCHES

 

 

Dans les oreilles : Coralie Clément "Salle des pas perdus"

 

   

Chorégra-fiches d'identité génétiques, courbes sociales et lignes de vies filigranes, expressions inconscientes dans l'espace, signatures éphémères des corps, empreintes épiées... J'ai passé la semaine à décomposer les démarches de mes collègues.  A observer le poids des regrets dans un pas, la joie de vivre de chevilles sur le qui-vive, les jambes qui se frottent à la vitesse de l'ambition, les hanches replètes qui déportent la caravane.

 

Mon obsession de trouver l'Homme aux Converse jaunes m'empêchait de regarder autre chose que les pieds. A chaque résonnance impartie au sol je me retournais, des yeux inquisiteurs pointés vers le bas. Farouches, lourds, affirmés, nonchalants, boiteux, chassés, les pas de mes collègues défilaient, marqués au fer rouge par leur histoire, leur humeur, leurs intentions. Ces trahisons du corps avaient tant à dire...

 

Blanches, éclatantes, les derby d'Eddy étoilent le plancher dans le langage des cygnes, tissant les liens nécessaires et subtils entre les commerciaux d'Elaq. Bienveillantes navigations. 

 

J'ai vu les chaussures bateaux de Barnabé usées par la charge des saisons et les poussières acides de chantiers, déformées par des pieds arpentant le monde sans complexes. Toute la charpente de l'acheteur couvre l'espace du plateau commercial. Son bruit est mat, métallique presque.

 

A l'inverse, les sandales à talons de Cornélia étincellent. La lumière d'or teille le chanvre et taille l'oseille de ses robes épicées. L'astragale nue se régale des mollets distingués, le pied détale, assurant les déplacements que la réticente Mag peine à faire. Cette dernière balance fallacieusement les pointes de ses baskets grises sous son siège. De plus en plus inerte, était-il possible que Mag souffre de culpabilité pour avoir été complice de mon ennemi ?

 

C'est aussi l'hypothèse de Vincent qui fait cent pas en avant, cent pas en arrière, fronçant le cuir de ses souliers tandis qu'il réfléchit. Sa démarche étriquée entrecoupe les lattes du parquet en évitant de fouler les interstices. Une légère excitation de voir l'enquête rebondir lui fait parfois secouer le talon dans un mouvement de semis... De l'engrais sur ses idées. A l'aide d'une pince à épiler, il a consigné l'étiquette d'arsenic dans la Chambre du mentaliste et a cherché des traces d'empreintes digitales. La plante de son pied s'étiole alors qu'il cherche nerveusement sur la toile des revendeurs de Converse Low Profile et comment se procurer des substances létales. Vincent a la carrure de Cruchot mais le mordant de Columbo.

 

Le trot arrogant du webmaster Xavier enraye les cogitations de mon collègue. La mécanique de ses membres inférieurs roule de la région crurale jusqu'à ses épaules. Les pistons parfaitement couplés entraînent une motricité droite et ostentatoire. Il huile sa bielle et les abeilles lui tournent autour. Le lifting de notre site internet fait de lui la star du mois.

 

Même Bénédicte détourne les yeux et mate son cul cylindré. Je l'ai également vue lever ses Doc Martens délacées pour suivre le train de Xavier. Féline en carence de gnaque, son pas hésite entre le détachement sexy et la retenue. Se faire remarquer ou se faire désirer ? Je note dans ces tours et détours que Béné a besoin d'introduire un homme dans sa vie et que sa quête n'est pas canalisée. Léo tourne et retourne autour des ses tours et détours. Il vient de s'acheter des Doc pour imiter celle qui obsède la circonvolution de ses jours, mais sa danse est manoeuvrée par des ficelles à l'épaisseur adolescente, et ses grolles sont un peu trop grandes pour lui.

 

Trainant ses sabots, Marie passe du bureau des plaintes (celui d'Eddy) à sa place sans sinuosité. Mais les jambes embourbées dans des marécages de léthargie ne plient pas et stagnent. Et alors que ses semelles rabotées par la torpeur accumulent les balayures oubliées... un bruit de talon dont j'ai appris la chanson par coeur éclabousse la zone !

 

Fiers et dantesques, plutôt en décalage avec sa personnalité intime - comme une résistance à la cruauté du monde - les pas d'Emma ouvrent les portes de mon enfer. Des flammes me cuisent pour que je me jette sur elle et lui crie ma passion, mais une voix tout au fond de moi me l'interdit. J'imagine cette petite voix qui me susurre "c'est trop tôt", "elle n'est pas pour toi", "tu vas te ridiculiser", "tu vas détruire le peu que tu as bâti", "ça ne peut pas marcher", "votre amitié vaut mieux que ça", sous la forme d'un colibri délivrant ses secrets au creux des pétales...

J'ai envie de fusiller ce foutu colibri.

 

J'étrangle mes envies comme on étrangle une innocente, la culpabilité à la gorge. Je me contente d'échanges amicaux, des sortes de patches anti-tabac pour gros fumeur : j'apprécie l'antidote mais le manque me mord.

 

Les genoux d'Emma, petits pains affriolants, lèchent le bord de sa jupe à tour de rôle. Mon coeur passe sur le grill. Des lumières mordorées vagabondent sur ses jambes, des ombres y dansent une gigue possédée. Et soudain, les chaussures aiguisées de Pasquier viennent percer ce charme indocile. Ses hanches impeccablement synchronisées s'amarrent au rythme d'Emma, son pantalon de laine fine glisse le long d'elle... Ils se déplacent côte à côte en direction des bureaux du fond.

 

Je pourrais profiter de nos échanges de mails pour la titiller à propos du sous-directeur, lui demander ce qu'elle pense de lui, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie d'entendre la réponse et je pense qu'elle n'a pas envie d'entendre la question puisque nous avons comme règle d'éviter de parler d'Elaq. Alors je remise ma jalousie, et envoie des smileys figés. Nous nous transmettons d'innocents liens, conseils, devinettes, anecdotes... Et je sais que mes patches sont gorgés de poison. Tout comme, qui sait, l'eau de ma bouteille que je n'ose plus boire, de peur qu'on y ait injecté de l'arsenic.  

 

L'angoisse me fait faire des entorses à ma propre démarche. Je suis lent, mes métatarsiens sont hésitants, mes pas paranoïaques. L'Homme aux Converse jaunes me tient par le tendon d'Achille. Je ne me fais plus de thé. Je ne vais plus à la cantine. D'ailleurs je ne mange plus vraiment - quelques barres de céréales qui s'effritent dans ma poche, m'obligeant à retenir mon bassin pour ne pas renforcer le massacre. Si j'écoutais mes pieds, ils m'amèneraient loin d'ici. Je voudrais en parler à Eddy mais Vincent me le déconseille : il préfère travailler en sous-marin, sans compter qu'Eddy n'est pas rayé de la liste des suspects !

 

La plupart des démangeaisons viennent nous frictionner la peau d'un coup, mais celle-ci me chatouillait petit à petit, de plus en plus méchamment : en parler à Emma. La crainte de passer pour un idiot m'avait jusque-là retenu. Cette fois pourtant, l'idée me grattait trop et je commençai un long mail lui expliquant ma situation, les menaces, mes soupçons.

 

Décontracté, balançant ses cuisses branlantes comme on jette un pourliche, un informaticien posa une livre de graisse sur ma table et m'interrompit. Sa Nike anthracite d'un autre siècle se colla à mon tibia.

 

"- Salut Felix. Il faudrait que tu me signes cette décharge.

- Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

- Je dois surveiller ton PC à distance, exposa-t-il dans ce qu'il croyait être un murmure.

- Pour quelles raisons ?

- Des fuites... Ordre de la Directrice, suite à une histoire de concurrence déloyale. Donc je te demanderai de ne pas éteindre ton ordinateur le soir. Moi je garde un contrôle dessus, je regarderai les mouvements anormaux, d'éventuels piratages, mais tu peux travailler comme si de rien n'était. Signe ici s'te plait.

- Tu vas voir tout ce que je fais dans la journée ?

- T'inquiètes, à part si tu vas voir des sites de petites filles, c'est confidentiel. Et c'est pas toi qu'on surveille, c'est ton PC.

- ...

- Simple démarche administrative."

 

J'ai signé, rougi, effacé à regret l'historique de mes correspondances avec le bureau du fond et annulé mon mail en cours. Le colibri a piaillé. Me disant que ce n'était pas plus mal...

La poitrine serrée, j'ai réalisé que je devrais ralentir mes échanges avec Emma. Marche arrière. 

 

 

 

 

 
EFFACER LES FILTRES
 
Dans les oreilles : Nada Surf "Looking through"
 
 
Eddy : Bienvenue messieurs. Vous avez fait bonne route ? Pas de mal à trouver ?
- Allez, rentrez dans cette salle qu'on en finisse. Déjà que vous êtes à la bourre ! Ils n'ont pas les moyens de se payer un GPS, chez Apple ?
 
Le gars d'Apple n°1 : Non non. Enfin je veux dire oui on a fait bonne route, et non, on n'a pas eu de mal. C'est coquet ici.
- Ca y est, il essaie déjà de m'embrouiller avec ses questions. "Pas de mal à trouver ?", il se prend pour qui ? Complexe d'infériorité. Pas étonnant quand on travaille dans le trou du cul du monde.  
 
Eddy : Voici la salle de réunion...
- Pourvu que John ne soit pas en train de faire la sieste dedans !
 
Le gars d'Apple n°2 : Même ici il y a des plantes partout, c'est magnifique.
- Ca fouette là-dedans !
 
Eddy : Et encore, vous n'avez pas vu ma secrétaire, Anita ! Une très belle plante ! Ah ah ah !
- Voilà... Placer une petite blague... Ca montre que je ne suis pas tendu.
 
Le gars d'Apple n°2 : Ah ah ah !
- Il doit la sortir deux fois par jour celle-là.
 
Moi : Installez-vous face à l'écran si vous voulez bien.
- Ce boulet de John a laissé son vieux sac McDo sur la table. Vite, à la poubelle.
 
Eddy : Un café pour tout le monde ?
- Si Felix fait encore sa fiotte en ne prenant rien, il faut que je lui explique que ça ne se fait pas.
 
Le gars d'Apple n°1 : Bien sûr, volontiers.
- Ce sera que notre septième...
 
Moi : Non pas moi, merci.
- Ca craint pas ! Pas envie de me retrouver à ingurgiter de l'arsenic.
 
Eddy : Felix, tu peux demander à Anita qu'elle nous les prépare ?
- T'es chiant gamin ! Un bon espresso, tu vas pas mourir !
 
Anita : Ce ne sera pas utile, je suis là. Je vous amène des cafés.
- Salut les machos !
 
Le gars d'Apple n°2 : Un tel sens de l'anticipation ! Vous devriez travailler chez nous ! Ah ah !
- C'est vrai que c'est une belle plante ! Elle devrait travailler chez nous ! Dommage qu'elle reste pas !
  
Moi : Si vous le voulez bien je vais vous refaire un résumé du projet de l'application Biocap. Comme logo nous sommes partis sur la base d'un oeillet (symbole de révolution mais aussi de caprice - je vous laisse relever l'ironie) pour rappeler que l'utilisateur garde toujours un "oeil" sur ses plantes...
- La capsule pour les bobos... Si un jour j'avais imaginé que cette idée née d'une beuverie finirait devant Apple...
 
Le gars d'Apple n°1 : Très cohérent.
- Tiens, ça me fait penser que j'ai encore oublié de me télécharger une appli sudoku pour m'occuper pendant ces interminables présentations. 
 
Moi : Le concept est donc la mise en relation entre votre smartphone et la Biocap insérée dans le terreau de vos plantes, ce qui permet de consulter sur votre écran les données engrangées par la capsule. Prolongement optionnel selon l'équipement, l'application permet une interaction à distance du système d'irrigation en eau et sels minéraux (le kit Maïs, goutte à goutte perfectionné) ou d'inclinaison vers le soleil (kit Tournesol, un pot sur plateau mobile).
- Il me faudrait une Biocap pour analyser mon café. Quelle est sa teneur en arsenic ? Bon... Courage Felix. Cul-sec !... OK, toujours vivant.
 
Eddy : Le développement de l'application bénéficie d'un budget de près de quarante-mille euros, ce qui représente un des plus gros investissements d'Elaq dans le cadre "innovations" pour cette année.
- Je ne suis pas censé révéler ce chiffre, mais il faut leur montrer qu'on en a entre les jambes ici !
 
Le gars d'Apple n°1 : Un développement relativement complexe, je vois...
- Quarante-mille, tu parles... C'est le budget pour nos sucrettes.
 
Moi : Les slides suivants vont vous donner une idée de la nature et de l'habillage de l'application. 
- Il peut pas au moins faire semblant de s'y intéresser un peu, le gars d'Apple n°2 ?
 
Le gars d'Apple n°2 : Apple n'a pas pour vocation de brider la créativité mais de la favoriser. C'est pourquoi notre but est de veiller sur les projets d'applications présentés et précisément de blablabla...
- Allez, je sors mon laïus maintenant, ce sera fait. Il faut que je justifie mon déplacement.
 
Eddy : Mmm mmm...
- J'espère que Lucia m'aura préparé des tagliatelles pesto rosso.
 
Le gars d'Apple n°2 : ...Blablablà condition que notre éthique soit toujours préservée.
- Ils sont captivés. Je maîtrise de mieux en mieux ce passage.
 
Eddy : Mmm mmm...
- Des tagliatelles ou des linguine. C'est bien aussi des linguine... 
 
Moi : Et bien vous allez comprendre que le projet clef-Emma... euh clef en main que je vais vous décrire va un peu plus loin encore...
- Tiens j'y pense... Emma doit avoir répondu à mon questionnaire humoristique. J'ai hâte d'en finir et de la lire.
 
 
 
(...)
 
 
 
Le gars d'Apple n°1 : Bien... Suite à cette présentation je conçois que votre application trouve tout à fait sa place dans notre App Store. Mais je vous ai déjà transmis les liens pour déposer votre dossier en ligne. Vous avez connaissance des frais minimes de quatre-vingt euros d'inscription et des 30% qu'Apple perçoit pour la partie payante de l'application (soit, si je vous ai bien suivi, le prolongement optionnel d'interaction). Ma question est donc simple : qu'attendez-vous de nous aujourd'hui ?
- On va abréger, j'ai un avion moi...
 
Eddy : Tout simplement vous proposer un partenariat.
- Tatataaa !
 
Moi : Nous souhaitons vous inclure dans le projet plus pleinement. Au point d'en changer l'identité de la capsule. La Biocap deviendrait l'iSeed. Un produit Apple. Exclusivement en vente chez vous et chez nous. Vous trouverez le business plan sur cette clef USB.
- Voilà, je l'ai dit... Emma, tu serais fière de moi. Je deale avec la marque qui m'insupporte sans broncher. Je vais la croquer, la pomme ! 
 
Le gars d'Apple n°2 : Nous n'avons pas de port USB. Passez par Cloud...
- J
e vais tout de suite calmer leurs ardeurs.
 
Moi : On va s'arranger bien sûr...
- "Passez par Cloud...". Blaireau ! C'est la forme en suppositoire de ma clef qui te défrise ? Je comprends : c'est vrai que t'as déjà un balais dans le cul, mais détends-toi.
 
Le gars d'Apple n°1 : Et combien Elaq met sur la table pour qu'on vous fabrique l'iSeed ?
- C'est plutôt intéressant ! Bien leur montrer pour le moment que c'est de la merde...
 
Eddy : Combien Apple paiera à Elaq pour s'approprier la Biocap et la baptiser iSeed ?
- C'est ça, prends-moi pour un con. 
 
Moi : L'idée est évidemment de partager frais et recettes, comme vous allez le découvrir dans le programme que je vous envoie par mail.
- Un e-mail, ça ira ? C'est pas trop ringard ?
 
Eddy : Cette réunion est pour nous un premier contact. L'idée est de savoir si vous êtes intéressés à aller plus loin dans ce projet. Nous partirions sur la base d'un design par vos spécialistes autour de notre concept technique, et d'un partage des recettes à 65% pour Elaq et 35% pour Apple.
- Arriver à 40% serait un miracle. Je suis bien obligé de flirter avec le ridicule en proposant ce taux... 
 
Le gars d'Apple n°1 : 65% pour Apple ? C'est bien insuffisant je le crains...
- J'te prends, j'te retourne, et j'te souris...
 
Eddy : Amusant.
- Même pas mal. 
 
Le gars d'Apple n°1 : La politique d'Apple serait plutôt d'acheter le brevet et de concevoir son propre produit. Qu'est-ce qui vous fait croire qu'on pourrait accepter un tel partenariat ? Vous avez besoin d'Apple, mais est-ce qu'Apple a besoin d'Elaq ?
- Je prends un air de regret. Condescendant mais pas trop...
 
Eddy : Mais Apple est une marque de changements et de révolutions. Et c'est l'occasion de changer les habitudes et de casser les codes, parce qu'Elaq ne vendra pas le concept autrement. Ce sera avec nous ou pas.
- Je prends un air de regret. Condescendant mais pas trop...
 
Moi : Nouvelles technologies et ouverture sur le loisir et le bien-être... Je crois au contraire que vous aurez besoin de ces débouchés qu'on vous propose.
- Je suis dans la peau d'un junior qui donne la leçon au Barça. 
 
Eddy : Précisément. On a tous besoin d'élargir nos marchés. 
- On va venir en aide à Felix : on dirait un poussin qui donne la leçon à la Juv'.
      
Le gars d'Apple n°1 : Bon... Est-ce qu'on peut envisager l'installation d'un Apple corner au sein de vos magasins ?
- J'aurai du mal à me débarrasser d'eux comme ça. Alors autant voir ce qu'il y a à prendre.
 
 
 
 
(...)
 
 
 (       ()      [\]       (=      |      |)      €      [\]      (-      |      €      |_
 
 
(...)
 
 
 
Eddy : 35% pour Elaq. 65% pour Apple. Je ne signerai pas moins.
- Même à 10% je signe !
 
Le gars d'Apple n°1 : Encore une fois, je ne peux pas vous donner réponse tout de suite. Je dois y réfléchir.
- Si tu crois que je vais prendre le risque de te répondre ! Même mes pauses-pipi je les fais valider par Londres.
 
Eddy : Je comprends. Je dois de toute façon de mon côté parler de tout ça à Philippe Pasquier qui revient de son déplacement la semaine prochaine. Vous me donnez un feedback pour le 30 mars ? 
- Je lui donne une semaine. Garder la pression, maîtriser le timing... Position de force. 
 
Le gars d'Apple n°1 : Le 4 mai. 
- Rien que pour t'emmerder.
 
Le gars d'Apple n°2 : Oui, le 4 mai. 
- Le coup du calendrier de ministre. Bien joué.
 
Eddy : Le 4 mai c'est bien aussi.
- Le coup du calendrier de ministre. Comme si j'étais dupe !
  
Le gars d'Apple n°1 : Noté.
- Bon, on peut se casser ?
  
Eddy : Bien. Il me reste à vous remercier pour cet échange franc et fructueux.
- Cassez-vous, j'veux plus vous voir !
 
Le gars d'Apple n°2 : Merci pour cette passionnante exposition. Alors où est la sortie déjà dans ce labyrinthe ?
- C'est Anita qui va nous ramener ?
 
Le gars d'Apple n°1 : Merci pour tout. Je vous tiens au courant.
- iSeed, I see... Il y a un truc à faire avec son bidule...
 
Moi : Alors bon retour à vous messieurs.
- Si vous piquez mon idée, je vous mets Dexter aux trousses.
   
La fille du couloir : Bonsoir messieurs.
- On a installé un sauna ici ? Trempés les mecs...
 
Le gars d'Apple n°2 : Bonsoir mademoiselle.
- Joli cul. Décidément, bon recrutement chez Elaq !
 
Moi : Bonsour.
- Bonsoir euh bonjour.
 
La fille du couloir : Attention, tu as fait tomber une clef USB.
- En même temps, ça sert plus à rien les clefs USB. Passe par Cloud !
 
Moi : Merci. Un peu plus et ces messieurs piétinaient notre avenir.
- Dépêche, ils sont déjà presque à l'ascenseur, crétin !
 
La fille du couloir : Ah, ce sont les gens d'Apple. Quelle chance de traiter avec eux !
- C'est l'événement chez Elaq. Tout le monde parle de la visite d'Apple.
 
Moi : C'est rien de le dire...
- Penses-tu...
 
La fille du couloir : Alors c'est comme on imagine avec Apple ? Bonne mentalité, transparence ? Je suppose qu'avec eux, chacun dit ce qu'il pense.
- J'aurais dû leur glisser une carte de visite pour qu'ils me sortent de ce trou !
   
Moi : Je crois précisément le contraire.   
- Je crois précisément le contraire.
   
Eddy : Felix ! Tu aurais une cigarette pour dépanner le gars d'Apple n°2 ?
- Et tu te ramènes, on t'attend !
   
Moi : Oui, Camel filtre !
- C'est toujours mieux avec un filtre...
   
   
LE PARKING

 

Dans les oreilles : Jimi Hendrix "All along the watchtower"

 

 

Bud Spencer a 82 ans.

Le temps est une brutasse.

 

C'est sans doute pour cela que j'essaie d'éviter les gens de bon matin. Du parking à la porte d'Elaq, en deux-cent mètres, on peut faire des rencontres irritantes, de celles qui aiguillonnent votre humeur sur la mauvaise voie - la grinçante. Certains grincheux n'aiment pas parler le matin. Je ne fais pas partie de ceux-là : moi je déteste parler le matin. Une tolérance de quelques dialogues avec une tasse...

Alors il est besoin d'user de stratagèmes afin d'éviter les loquaces, les pies, les énergiques, la France qui salive tôt.

 

Roger Moore a 84 ans.

Damn...

 

J'ai développé tout un programme pour esquiver ces rapts du tympan, ces conversations qui sortent ma concentration de son lit à coup de clairon. Je mène mon petit manège. Lorsque ma fidèle Vespa me conduit au parking en même temps qu'un employé d'Elaq, toute une matrice d'éventualités se ramifie devant mon compteur. Les branchages de mon avenir imminent poussent sous les duvets de mon cerveau.

Si par exemple Barnabé est en train de se garer : ralentir. Faire passer l'aiguille en dessous des vingt kilomètres/heure. Le bonhomme est bonhomme, dès les tressautements de l'aube ; il quittera vite sa voiture pour gagner son bureau la sifflote au bec. Une fois votre espace-temps brillamment accumulé en ayant baissé votre rythme, vous le suivrez d'assez loin pour qu'il ne vous attende pas dans le but de vous raconter comment il a abattu la cloison de son vestibule à coup de masse.

Si au contraire Barnabé fait rentrer sa grosse caisse juste après vous : foncer ! Petit détail dramatique qui achève votre personnage : un petit coup d'oeil sur la montre, l'air pressé, agencé par un timing digne des grands conférenciers.

A synchronisation parfaite, répondre par une difficulté à retirer son casque, et ajouter s'il le faut de la maladresse à rassembler ses affaires... Lâcher du lest, lui donner de l'avance. 

 

Blondie a 66 ans.

Le temps casse.

 

Arriver en même temps que Xavier a des conséquences très pénibles : ex-aequo de peine, il semblera aussi ennuyé que vous de converser de bon matin et, sans pour autant vous fuir, ne fera aucun effort pour combler le silence. Pire que tout, vous vous sentirez obligé de parler des derniers scoops météorologiques ou de la cloison que Barnabé a défoncée. Obligé d'activer le mode "langage" au lieu de la seule fonction "écoute - option mmm mmm".

Plus facile à manier : Marie. Ces gestes pesants sont prévisibles, les fouilles de sa boîte à gants interminables. Une large fenêtre s'offre à vous pour la semer. Le contraire de Mario, qui aussitôt le contact coupé se tient dehors, sans sacoche ni blouson, prêt à l'abordage.

 

Kim Basinger a 58 ans.

You can keep your hat on.

 

Gestion malléable du rythme. Tout un panel de réglages s'offre à vous, en fonction de la population du parking. Ne pas hésiter à user de ces ajustements d'orfèvre.

- Vérifier que le réservoir est bien fermé (crédit : 6 secondes).

- Se garer loin au fond du parking (débit : 31 secondes).

- Ne pas prendre la peine d'emporter son sac sous la selle et filer (crédit : 9 secondes).

- Feindre d'avoir oublié un trombone dans votre véhicule (débit: 15 à 55 secondes).

- Couper la route à une voiture en prenant le risque de se faire renverser pour maintenir de l'avance (crédit : de une seconde à l'éternité).

Tous les moyens sont bons pour éviter ce petit désagrément matinal qui paraitra bien anodin à beaucoup mais qui m'est d'une pénibilité irrationnelle. Deux minutes plus tard je saluerai Eddy, répondrai aux remarques bosselées de Banjo, écouterai Pierre faire sa revue de presse. Mais avant cela, je veux ces deux-cent mètres pour moi. J'ai construit sur ce banal segment d'asphalte un sas qui me sort de la nuit. Mon sas. Défense d'entrer.

 

Clint Eastwood a 81 ans.

Sa race...

 

Refaire ses lacets. Faire semblant d'être distrait. Se cacher derrière une camionnette. Devenir marcheur olympique. Se recoiffer dans son rétro. Braquer à la sauce crabe. Oui, je déboule ou débraye ; je tiens les rênes de mon petit carrousel, j'en tempère les moindres variations. On ne croise personne sur un manège.

 

Robert Conrad a 83 ans. 

Papy.

 

Et puis il y a le cas Miranda. Mesure d'urgence. Le pas alerte, le nez plongeant, désamorcer toute tentative de prise de contact visuel. Fraternelle, elle fera tout pour prendre votre virginité diurne à bras le corps, embrasser votre semi-conscience d'une accolade de phrases truffées de chiffres et de visées, secouer votre pavillon bienheureux avec son vocabulaire acéré, briefé à vif. Miranda est réveillée le matin par du chronomarketing, elle déjeune du feedback, se douche au greenwashing. Elle ne regarde pas les gens, elle les cible. Elle ne vous ratera pas.

Alors quand nos montres ont suivi le même sentier et que nous nous rencontrons à-même le sas, je sors mon arme fatale. Le téléphone. Je fais semblant de répondre suite à une vibration et m'arrête pour me concentrer sur ma conversation fictionnelle. Entretien de silence. Petit signe à la responsable de la communication motivée qui finit seule la route. J'en suis à ce niveau-là de mesquinerie.

 

Jimi Hendrix aurait 70 ans cette année.

Notre temps trépasse.  

 

La solitude est le concept qui a subi le plus grand génocide de ces dernières années. Facebook est un boucher.

 

Je ne veux plus rencontrer de gens.

Ce n'est pas qu'une affaire du matin, je dois être honnête. J'ai eu beaucoup d'amis, j'ai aimé en surpopulation. Tous ces visages, tous ces prénoms m'ont donné le vertige. Tous ces moments, tous ces échanges m'ont propulsé en avant. J'ai coupé bien des ponts... Tout passe si vite. Mes héros de jeunesse sont déjà vieux, Bud, Roger, Clint et les autres.

Lorsqu'un week-end déborde d'activités, on dit qu'il passe trop vite. La vie suit la même règle. Le trop-plein rabote les souvenirs pour les fourrer dans leurs cases. Au sacrifice du temps.

J'ai besoin de m'ennuyer. J'ai besoin de sentir le supplice du présent, dans la suspension d'une goutte chinoise.

 

Alors pourquoi ce matin je me suis vautré dans une vexation pouilleuse en remarquant que Cornélia me laissait prendre de l'avance sur le parking ? Pourquoi la voir user des mêmes rouages pour préserver sa bulle matinale face à moi m'a-t-il heurté ? A force de fuir, je ne serai le héros de personne. Seul, j'ai traversé mon sas. J'ai aiguillé les talons de Cornélia, à dix pas de mon sillage. Un peu désarçonné, je me suis vu ralentir vers les bosquets de l'entrée.

 

Toujours cambré d'avoir été snobé, j'ai évité le regard de l'acheteuse dans une dernière rotation. C'est alors que mon manège à moi s'est tu. Fiers, des stries et des angles ratissaient la terre sèche. Quelques losanges. Une empreinte. Celle d'une basket que je connais par coeur. Pas de doute : l'Homme aux Converse jaunes était repassé hier.

Petit cheval mal graissé, ma cavalcade de carton-pâte m'emporte. Et je n'ai plus les commandes.

 

 

 

 

 

 

CHRONOPHAGIE

 

 

Chaque jour, il faut savoir accorder du temps à ses collègues...

 

Chronophagie-2.png

 

 

 

 

 

 

 

L'ORCHIDEE SAUVAGE

 

 

Dans les oreilles : Tindersticks "The Not knowing"

 

 

Mes pieds me réclamaient d'être déchaussés. Chacun de mes orteils frissonnait à l'enfantine envie de fouler l'herbe tendre, à l'idée de sentir mille petites langues végétales se faufiler entre eux, bécoter les replis de la peau. Une candeur chatouilleuse, chatouillant. Ecraser sans les rompre tiges et feuilles dans un baiser organique et nu. Contracter les phalanges au contact d'une mousse laiteuse. Se laisser envelopper par le sol renaissant de la clairière, avancer câlin-caha sur les ondes adolescentes d'une verdure vierge et désireuse. Laisser l'empreinte en un instant ravalée par l'effronterie du printemps qui se relève. Le sous-bois est devant moi, tous les chemins caressés y mènent. Ma plante goûtera la rosée un peu froide.

 

A quelques décibels de la rivière, j'ôtai donc une chaussure, une chaussette. Je me pliai à la symétrie, fis de même côté gauche. Je m'emmêlai un peu les mains entre mon sandwich, mon transplantoir, mes baskets... Je passai le grand arbre visible de mon bureau, rejoignis le cours d'eau.

Comme la première fois où je l'avais repérée, la tige ardente de l'orchidée sauvage absorbait un rayon du soleil piquant pour avril. Ses corolles mauves s'étaient entrouvertes - de petites oreilles intriguées par les flots caracolant sous la forêt pubère.

 

Une fringale de remords me pressa le ventre lorsque je m'attaquai à mes manigances, mais ma décision était prise. Plus le moment de faire de la prose. J'enfonçai sèchement mon outil bravache dans l'argile grise. Tout autour de l'orchidée, je plongeai mes mains où la terre était creuse ; il fallait prendre soin des racines, veiller à ce que ce branle-bas ne les désarçonne. Encore, ma truelle tritura le terreau avec autorité. Puis je délogeai la fleur avec douceur et précaution, la tint comme un bébé. Un lombric s'y tortillait. 

 

"- Félicitations..."

 

Que faisait ici cette voix éraillée ? Ces cordes vocales érodées par les caprices de jeunesse. Je me décalai et vis Mag posée sur le tronc où je déjeunais parfois avec Vincent. Un joint tout juste allumé, elle lisait une bande dessinée, allongée sur le coude.

 

"- MDR. T'étais tellement dans ton monde que tu m'avais même pas rodave !

- Tu es là depuis...

- ... Ben ouais depuis le début, je suis pas Joséphine ange-gardien. J'apparais pas comme par magie.

- Ah... Mais c'est pas ce que tu crois.

- Je sais bien qu'elle est pas vraiment magicienne.

- Non, je parlais de ce que je viens de faire : c'est pas du saccage.

- Ah, ça ? On s'en fout, c'est pas du vol ! C'est une fleur, c'est à tout le monde.

- Justement pas vraiment. J'ai un peu l'impression de cambrioler... la nature.

- Cambrioler ! T'es grave. C'est pas une banque ici. Et tu te mets pieds nus pour pas tuer les marguerites, aussi ?

- Non... Je voulais ressentir...euh... Laisse tomber !"

 

Tout à coup je me trouvai bien plus nu que si seuls mes pieds étaient à l'air. Je renfilai une chaussure quand Mag me lança :

 

"- Tu peux acheter mon silence.

- Pardon ? Mais tu viens toi-même de dire que c'était pas du vol !

- Oui mais toi tu le penses. Et tu n'aimerais pas que je le raconte à tout le staff.

- C'est ridicule. De toute façon je compte re...

- ... C'est bon détends-toi ! Je déconne. Enfin à moitié... Pfff... J'ai un service à te demander.

- Dis.

- Ben... C'est pas facile... "

 

Elle s'emplit les poumons d'une bouffée de courage afghan.

 

"- Bon... Tu vois il y a des fois où j'ai l'impression que je suis un peu à côté de la plaque, que je rate des subtilités de conversations. J'suis pas conne, hein, c'est pas ce que je suis en train de dire ! Mais des fois niveau culture générale... Quand ça part dans le compliqué genre Serge Gainsbourg, je suis plus. Je me dis qu'il faudrait que je me cultive, que je lise un peu. Le problème c'est que j'arrive pas à me concentrer longtemps. Ma mère dit que c'est le bédo, mais c'est pas que ça...

- Non, c'est générationnel.

- Ouais bon. Essaie pas de m'embrouiller quand je t'avoue justement que... voilà quoi !

- Excuse-moi... Continue.

- J'ai essayé d'apprendre des trucs sur Wikipédia, mais c'est trop vaste et je sais pas par où commencer ! Et puis plus c'est court, mieux c'est résumé, et plus vite ça me sort de la tête. Ca accroche pas. Prendre un bouquin, ça me gave sévère, alors je tente les BD. La honte, je suis allée à la bibliothèque de mon ancienne école ! J'ai pris des trucs un peu au hasard mais c'est souvent relou. Je sais que des fois tu lis dans le jardin d'hiver, je me disais que tu pourrais m'aider à comprendre cette bande dessinée, là.

- Je peux essayer de t'expliquer, oui... En tout cas ta démarche est très bonne. Tu lis quoi ?

- Je viens de commencer ce truc parce que je crois que c'est connu : X3. Mais je comprends que dalle !

- X-Men ?

- Non ! X3.

- Montre..."

 

Je faillis en faire glisser l'orchidée des mains.

 

"- Mais on dit pas X3, Mag.

- C'est quoi ? Xi ?

- Ca se prononce Treize ! XIII !

- Ca va, j'en sais rien moi ! Si c'est pour se foutre de ma gueule, rentre chez toi Silence ça pousse !

- Non, non, je me moque pas. Tu pouvais pas savoir si tu l'avais pas entendu prononcé..."

 

Xi... J'eus quand même beaucoup de mal à ne pas pouffer, tant et si bien que je repris la voix étranglée.

 

" - Mais tu n'as pas commencé par le premier tome. C'est pour ça que tu ne comprends pas. En plus c'est un volume à part.

- Je capte rien de ce que tu dis !

- Tu as emprunté le tome 13 !

- Ah mais "treize" c'est le tome !? Mais la BD elle s'appelle comment alors ?

- XIII.

- Pas le tome, le nom de la BD !

- XIII. 13. Treize. VVIII. IIIIIIIIIIIII. VIIIIIIII. Comment je dois te le dire ?

- Tu m'embrouilles.

- Très ennuyeux...

- Treize quoi ? Putain, t'y fais exprès !

- Je reprends : la série s'appelle XIII, elle est en plusieurs parties et là tu as commencé par la treizième partie.

- Ah... Bien sûr... Et le tome 1, il s'appelle Un ?

- ...

- Je déconne, ça y est j'ai compris ! Tu me prends vraiment pour une teubé en fait ! XIII, c'est du chiffre latin.

- Romain.

- Ouais roumain c'est pareil.

- Si tu veux... Bon, il ne te reste plus qu'à commencer par le début et ça ira tout seul !

- OK. Et c'est le même problème avec celle-ci alors ?"

 

Ma patience sévit.

Elle sortit un autre album de son sac. Je regardai le titre :

 

"- Tom !

- Tome 2 ouais. Mais du coup c'est quoi le nom ?"

 

Ma patience crasha.

 

"- Quand t'auras trouvé, tu chercheras le tome 1 à la bibliothèque. Je te laisse, Mag. Bon... appétit."

 

Les bras chargés, je repartis en direction de la clairière et de la route. La jeune femme, immobile.

 

"- Ah ça y est, j'ai tilté !... Bon, merci. Et tu gardes ça pour toi, hein !

- D'accord !

- Eh Felix !

- Oui ?

- Attention aux marguerites !

- OK !

- Eh Felix !

- Quoi !?

- Ta chaussure gauche ! Attrape !"

 

 

 

 

Devant le saule pleureur d'Elaq, je creusai un trou de la taille du poing. Comme pour conjurer le sort, j'avais choisi de planter l'orchidée juste sur l'empreinte de Converse jaune. Une manière symbolique d'écarter le problème et d'y abriter de l'innocence à la place.

 

Depuis quelques temps, nous avons un nouveau jeu avec Emma. La sagesse aurait dû me garder de trop échanger, mon ordinateur étant toujours sous surveillance, mais ma résistance s'apparenta à un feu de paille lorsqu'un jour d'ennui elle me proposa de jouer au shifumi à distance. Pierre-Feuille-Ciseaux version 2.0. Je lui ai avoué que j'y perdais même quand je jouais contre moi-même. Elle me répondit par une dizaine de smileys hilares. J'étais si fier...

Alors nous nous sommes mis d'accord pour choisir des heures précises auxquelles s'écrire "pierre", "feuille" ou "ciseaux" sur un e-mail. A la même seconde, d'un côté et de l'autre des bureaux d'Elaq, nos mains s'unissaient dans un même geste : cliquer sur "Envoyer/recevoir".

 

Si la stratégie ne gagna pas en complexité, ce petit passe-temps évolua en concours de photos de ciseaux ou de cailloux de plus en plus délirantes, en dessins sur Paint, en rébus... Puis Emma intégra un enjeu : un gage au bout de dix défaites. Alors après mes sept pierres enveloppées et mes trois feuilles découpées, elle me rendit chinois et tel l'origami je dus me plier à son défi : apporter une touche de gaieté décorative au morne environnement que nous déplorions.

 

Voilà comment j'en étais arrivé à animer les bosquets de l'entrée. Coup de pinceau violacé. Cette orchidée gracile allait mettre un peu de lumière et de vie dans ces broussailles couleur bouillasse. Et c'était aussi ma manière de lui offrir un bouquet...

Etymologiquement, le nom de cette fleur vient du grec orchis qui, en référence à son tubercule, signifie "testicule". Comment ne pas avoir un frisson au moment de tailler les racines bulbeuses au sécateur ?

Papier !

Ciseaux !

N'était-ce pas mon courage que j'émasculais en ne débarquant pas tout simplement dans son bureau une bonne fois pour toutes, une fleur pour elle à la main ? Je m'en sentais bien incapable. L'enjeu, bien plus qu'un gage pour le coup, me paralysait.

 

L'orchidée a besoin d'avoir ses membres tuberculaires les plus atrophiés coupés. Condamner des racines pour mieux repousser. Nous avions cela en commun, Emma et moi. Elle était arrivée en France à l'âge de cinq ans. Quant à moi j'ai grandi en Auvergne avant d'être catapulté par les mutations de mon père. C'est moins exotique, certes, mais je prends tout ce qui peut me rapprocher d'elle... Je me dis que nos implantations sont à présent saines et que nous avons tout pour nous épanouir. Ensemble ? On en est encore loin, si mes seules démonstrations amoureuses se limitent à planter des bulbes !

 

A sa façon, Mag venait de faire preuve de courage en m'avouant que son inculture la pesait parfois. Cette gamine aux vingt ans à peine déflorés m'avait donné une leçon de sang-froid, une témérité coronaire entre les mains. Moi, entre mes mains pendouillait cette pauvre excroissance végétale. Que je finis par enfoncer dans la cavité toute fraîche. Je la recouvris de terre.

Pierre !

Papier !

Comme pour mieux enterrer ma lâcheté, j'obligeai mon cerveau à ensevelir mes frustrations sentimentales sous des réflexions plus neuves à propos des lacunes de Mag. Je m'étonnais qu'elle ait pu obtenir cet emploi en affichant un tel désintérêt pour tout ce qui dure plus de trente secondes, mais je trouvais rassurant qu'il existe des places dans la société pour des gens qui ne sont pas demeurés, juste hermétiques à toute connaissance. La place du cancre. Mag était une inadaptée sociale qui avait incrusté juste assez de racines, pas une de plus, pas une de moins, pour ne pas être complètement décrochée, en orbite. Un exemple unique !

Quoi que.

 

Quoi que...

Derrière moi était garée une camionnette qui se mit à bouger. Le balancement s'accéléra pendant près d'une minute jusqu'à ce que la porte arrière s'ouvre. Banjo sauta du véhicule, suivi par un représentant payé au mot. Le grossier logo grenat "TOUTOU TEAM" sur le côté de l'utilitaire cessa de ballotter, mais le VRP aboyait toujours :

 

"- ... alors je lui ai dit : il était parti pour un colloque, il est revenu pour une colique ! Ah ah ah ah ah ah !"

 

Benjamin ne répondit aux esclaffements ni par un mot, ni par un sourire. Les mains pleines de papiers, incapable d'établir ses contrats via les outils informatiques, il agita un des bulletins de commande qu'il venait de remplir à l'arrière de la camionnette (pratique courante chez lui) comme pour rappeler le commercial à la réalité.

 

"- Charly, je ne comprends rien à ton histoire de colocataire. Tout ce que je te demande, c'est de me signer le droit de retour pour ces deux cents gamelles. Elles sont invendables. Elles sont merdiques. Elles sont psychorigides.

- Psychorig... ?

- Elles sont obsolètes. Elles sont neurasthéniques. Elles sont anticholinergiques. Je n'en donnerais pas à un chien. Ce qui, tu en conviendras, est plutôt cocasse. 

- Je ne peux pas tout te reprendre Benjamin. La direction...

- Cent quatre-vingt-dix-neuf pièces. J'en garde une en souvenir comme exemple de ce qu'il ne faut jamais fabriquer.

- Tu me les as achetées ferme !"

 

Charly faisait des petits bruits irritants à chaque fin de phrase : sa langue claquait comme un slip.

Banjo souffla sur sa mèche.

 

"- Cent quatre-vingt-dix-huit. J'en donnerai une à un chien que j'aime pas. Un yorkshire, il se noiera dedans.

- Mais pourquoi elles seraient invendables, ces gamelles, enfin ?

- Elles sont TROP larges !  Et trop pantagruéliques. Tu veux faire le test, Charly ? On fait un test ? Je me mets à quatre pattes.

- Non mais tu vas quand même pas... Tu vas te salir !

- Quatre pattes ! Démonstration !"

 

Banjo tourna sur lui-même, tira une gamelle du petit camion, tourna encore et s'assit par terre. Chaussures jetées dans ma direction. Na zdrowie ! Il ôta ses chaussettes usées et fit quelque chose qui me sidéra : il les enfila sur le haut de chacune de ses oreilles, s'aidant de ses branches de lunettes pour les coincer, et les laissa retomber comme des esgourdes de chien. Je ne verrai plus jamais mon collègue comme avant. Transformiste canin, il mima le lapement devant l'autre truffe.

 

"- Comme tu le constates Charly, les oreilles de ce pauvre chien trempent au mieux dans l'eau, au pire dans la pâtée gluante. Un Teckel s'en verra incommodé, un Basset Hound s'en trouvera carrément offusqué.

- Relève-toi Benjamin, je t'en prie ! C'est pas sérieux ! Si Eddy nous voit il va rompre tous les contrats.

- Cent quatre-vingt-dix-sept pièces. Signe-moi ce retour.

- Ok ! Ok ! Je te le signe !"

 

Banjo se releva aussitôt, zébulant.

 

"- Je te remercie.

- Mais seulement pour cent pièces ; je n'approuve pas ces méthodes.

- Tu veux qu'on parle de tes sacs à caca Charly ? Nos clients n'ont pas été très satisfaits. Des retours très négatifs. Qualité paraténique. Epaisseur rudimentaire. Démonstration ? Démonstration ?

- C'est bon, c'est bon ! Je te reprends toutes les gamelles.

- Fort bien !"

 

Les deux hommes me virent enfin alors que je rassemblais mon outillage. Le commercial claqua sa bouche altière, éminence élastique... trop tard, la superbe était froide.

 

"- Bonjour Monsieur Laitier... On en est où pour l'application smartphone du sifflet ultra-son ?

- Je dois encore faire des tests. Des tests en situation. C'est notre procédure. Je vous tiens au courant... Bonne journée !"

 

Banjo sourit, complice. C'est aussi ça Elaq. Des gens qui ne connaissent rien à leur métier mais qui s'en sortent avec leurs armes aussi surprenantes soient-elles. Des employés qui compensent leur manque de compétences par leur inventivité. Des professionnels qui se servent de l'enviable innocence du chien pour parachever leurs négociations. Des cadres qui camouflent leur ignorance sous des mèches d'élégance. Des femmes qui comblent leurs lacunes en développant l'art de la discrétion. Des hommes qui se passent des outils modernes et bouclent leurs budgets. Des manches bourrées de jokers. Des personnalités qui empruntent des chemins de traverse pour atteindre un but commun.

 

Et me voilà au milieu de tout ça, faisant miroiter des acquis que j'apprends sur le tas, évoquant mes courtes racines comme des souches enclavées. Rappelez-vous, je suis un imposteur.

Ma vie de séducteur ressemble à ma vie professionnelle. Je n'y connais pas grand-chose, je donne le change, mais je me perds, je me perds... Je ne sais pas si je me retrouverai, alors en attendant je sème de l'espoir, je sème des cailloux...

Pierre !

Ciseaux !

... je sème des fleurs ; je substitue une orchidée en pleine éclosion à ma grande déclaration. Au dernier rang de la séduction, je suis le cancre de l'amour. 

 

J'ouvris la porte d'entrée avec mon pass, en pensant comme presque à chaque fois à ma maladresse du premier jour, et réfléchis au compte-rendu écrit que j'allais faire à Emma n'évoquant rien d'autre qu'une fleur sauvage apprivoisée, si bien que je n'entendis presque pas Charly : 

 

"- Très bien Monsieur Laitier ! Vous avez raison, on n'est jamais trop pro. Alors j'attends de vos nouvelles ! ... ... ... ... ... Benjamin, tu ne voudrais pas retirer tes chaussettes de là ?"  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

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